La question du financement des troubles s’impose désormais au centre du débat public. Mardi matin, l’activiste Bruneau Laurette a réclamé une enquête policière sur les sommes d’argent qui auraient circulé pour rémunérer des participants aux actes de désordre, une allégation qui déplace l’attention vers les commanditaires présumés et les réseaux qu’ils serviraient.
De passage tôt mardi à Sainte-Croix pour appeler les habitants au calme, Bruneau Laurette a indiqué avoir recueilli des témoignages laissant entendre que certaines personnes auraient été payées pour prendre part aux incidents. « Nou koz avek sertin abitan, zot les nou konpran ki bann dimounn ki fer dezord, se plis bann zoke. Bann dimounn ki gagn larzan o kouran lazourne (lindi) », a-t-il déclaré. Il demande à la police d’ouvrir une enquête pour établir qui finance ces opérations et identifier les éventuels commanditaires. « Mo demann lapolis al fer enn lanket pou kone kisannla pe rant dan bann diferan site pou distribie larzan pou ki dimounn fer dezord », a-t-il ajouté.
Derrière ces allégations de rémunération, la hiérarchie policière avance une lecture économique du désordre. Selon des informations recueillies auprès de sources proches des Casernes centrales, des trafiquants de drogue auraient joué un rôle important pour provoquer les troubles. Leur objectif serait de cibler des postes de police, notamment en y lançant des cocktails Molotov, afin de les incendier et de détruire d’éventuels dossiers d’enquête, autrement dit de faire disparaître les éléments matériels qui pèsent sur leurs activités. Les postes de police de Camp-Levieux, Barkly, Abercrombie et Bambous ont été visés.
Le National Security Service (NSS) aurait en outre recueilli des renseignements encore plus préoccupants sur les agissements des trafiquants et les directives qu’ils auraient données à certains individus. Ces informations pourraient éclairer les récents cas de vols commis sous la menace d’armes, signalés dans plusieurs endroits ces dernières heures.
L’alerte n’est pas nouvelle. Depuis la semaine dernière, le NSS avait averti le quartier général de la police sur de possibles actes prémédités susceptibles de troubler l’ordre public dans le pays. Dès les premiers incidents survenus à Camp-Levieux mercredi dernier, lorsqu’un groupe d’individus encagoulés avait commencé à incendier des débris, les autorités policières disposaient déjà de renseignements faisant état de tentatives de déstabilisation. Ces informations auraient même été communiquées au Prime Minister’s Office, notamment au sujet des agissements présumés des réseaux de drogue.
En début de semaine, la situation a pris une autre tournure avec une série d’incidents signalés dans plusieurs régions. La police dit avoir relevé un mode opératoire récurrent : des instigateurs dissimulant leur visage obstruent d’abord la circulation sur une route avant de mettre le feu à des pneus et à divers débris. Un groupe présentant ce schéma a notamment été aperçu à Sainte-Croix et Camp-Levieux sur les images des caméras du Safe City Network.
Ces images ont produit des résultats concrets pour les enquêteurs. Leur exploitation a permis d’identifier plusieurs individus soupçonnés d’avoir lancé des cocktails Molotov sur des postes de police, une identification facilitée par le fait que nombre d’entre eux sont déjà connus des services de police dans leurs localités respectives.
Pour la police, il importe toutefois de distinguer les acteurs de ce désordre. La grande majorité des habitants des régions touchées n’a pas pris part aux débordements, et « certains s’y sont rendus uniquement par curiosité », indique le quartier général. Les autorités estiment également qu’une infime minorité de personnes ayant participé aux actes de vandalisme ne serait pas nécessairement liée aux agissements présumés des réseaux de trafiquants. Ces personnes auraient surtout exprimé un mécontentement contre les autorités et la police. Les Casernes centrales souhaitent donc séparer deux groupes : ceux associés à des malfaiteurs, et des citoyens qui ont exprimé une colère sans être téléguidés par qui que ce soit.
Pour l’heure, la priorité demeure le rétablissement et le maintien de l’ordre public. La police entend néanmoins passer à la vitesse supérieure par la suite et promet une vaste offensive contre les trafiquants de drogue ainsi que contre ceux considérés comme les principaux instigateurs de ces incidents, dits les « Ring Leaders ». L’enquête demandée par Bruneau Laurette sur les circuits de financement des fauteurs de troubles pourrait déterminer l’ampleur de cette offensive : qui a payé, combien, et pour quel retour.